Elle joué le jeu des réponses, longues, aux questions courtes de Maître Roger, celui-ci montrant avec brio son art d'obtenir beaucoup à partir de peu.
#monanalyse
le 7 JUILLET 2026,

L'interview de Léa Grosson

Bonjour Léa, qui es-tu ? D’où viens-tu ? Où vas-tu ?

Je m’appelle Léa Grosson et je suis écrivaine de littérature érotique depuis un peu plus de six ans. J’ai commencé à écrire au début des années 2020 et j’en vis depuis 2021.
Professionnellement, j’ai longtemps eu l’impression de chercher ma place. C’est assez amusant avec le recul, parce que tous les trois ans, je changeais de vie. Pendant mes études, j’ai travaillé trois ans comme ouvreuse dans un cinéma. Puis j’ai obtenu le concours de professeure des écoles, un métier que j’ai exercé pendant trois ans avant de démissionner. J’ai ensuite été responsable pédagogique dans un centre de formation pour adultes... pendant trois ans, avant de démissionner une nouvelle fois. Je me suis alors formée à la naturopathie, j’ai même ouvert un cabinet. Mais c’est à ce moment-là que l’écriture est entrée dans ma vie. Très vite, elle a pris toute la place, et le projet de naturopathie est resté derrière moi.
Aujourd’hui, cela fait plus de six ans que j’écris, et c’est la première fois que je n’ai absolument aucune envie de passer à autre chose. Je crois que j’ai enfin trouvé ma place. L’écriture réunit tout ce qui me fait vibrer : la créativité, l’imaginaire, la liberté, les émotions, la sexualité, mais aussi cette solitude nécessaire à mon bien être. C’est un métier qui me ressemble profondément.
Alors, où est-ce que je vais ? J’espère tout simplement continuer à écrire encore très longtemps. C’est la première fois de ma vie que je me projette dans un métier sans imaginer ce qu’il y aura après. Il y a dix ans, je n’aurais jamais cru pouvoir dire cela. À l’époque, je me sentais toujours un peu à côté de ma vie professionnelle. Aujourd’hui, j’ai enfin la sensation d’être exactement à ma place.

Dans quelles circonstances es-tu venue à l’écriture érotique ?

C’est à la fois un heureux hasard… et une évidence.
Une évidence, parce que j’ai toujours aimé écrire. Enfant, je dévorais les livres et je fabriquais déjà les miens en imaginant que j’étais autrice. Vers 20 ans, j’ai même essayé d’écrire un premier roman. C’était beaucoup trop ambitieux pour moi à l’époque, je me suis découragée et j’ai abandonné. Mais l’envie n’a jamais disparu. Elle est restée là, quelque part, en arrière-plan. J’ai continué à lire, à imaginer des histoires, avec ce rêve un peu silencieux de pouvoir un jour écrire à mon tour.
Et puis il y a le hasard. À l’approche de mes 30 ans, je découvre la littérature érotique. Je ne m’attendais pas du tout à ce que ces lectures aient un tel impact sur moi. Elles ont profondément changé mon rapport à mon corps, à ma sexualité, à mon désir et à mes fantasmes. J’ai été fascinée par le pouvoir qu’un livre pouvait avoir sur l’intime.
Très vite, j’ai eu envie d’en lire davantage. Je cherchais des romans modernes, qui parlent à une jeune femme de mon âge, qui donnent envie d’explorer sa sensualité sans tomber dans les clichés. Mais je trouvais très peu de livres qui correspondaient à ce que je recherchais. Cette frustration est devenue de plus en plus forte.
Alors, la veille de mes 30 ans, j’ai ouvert mon ordinateur avec une idée très simple : si le livre que j’ai envie de lire n’existe pas, je vais essayer de l’écrire.
Je ne savais évidemment pas que cette décision allait complètement changer ma vie.

Ton premier roman, Depuis cette nuit, a été écrit en dialoguant avec tes fans sur les réseaux dits « sociaux ». Comment ce mode opératoire a-t-il influencé ton écriture ? Es-tu la même écrivaine avant et après cette expérience ?

Au départ, Depuis cette nuit ne devait absolument pas être un roman. C’était une simple nouvelle érotique publiée sur mon blog, un espace que j’alimente depuis presque six ans et où je publie, encore aujourd’hui, un nouvel épisode chaque lundi. Ce format de la nouvelle fait vraiment partie de mon ADN d’écrivaine.
Cette histoire a rencontré un succès auquel je ne m’attendais pas. Les lecteurs ne cessaient de me demander une suite. J’en ai écrit une. Puis une autre. Puis encore une autre. Très vite, il est devenu évident que cette histoire était en train de devenir beaucoup plus grande que ce que j’avais imaginé.
Comme ce récit existait grâce à mes lecteurs, j’ai eu envie de les faire participer. À la fin de chaque épisode, je leur proposais de choisir certains éléments de l’histoire : le métier d’un personnage, une décision importante, une direction que pouvait prendre le récit… Petit à petit, j’ai ainsi construit une partie du roman avec eux.
Lorsque ma maison d’édition m’a proposé d’en faire un véritable roman, nous avons décidé d’arrêter cette écriture participative pour que je puisse reprendre seule les rênes de la construction du récit. Un roman demande une architecture beaucoup plus complexe qu’une succession de choix faits par une communauté.
Cette expérience m’a pourtant énormément apporté. Elle m’a obligée à sortir de mes automatismes, à écrire sous contrainte et à accueillir des idées qui n’étaient pas les miennes. Par exemple, je n’avais absolument pas imaginé que mon personnage principal serait avocat... mais c’est ce que mes lecteurs avaient choisi. Avec le recul, je trouve que c’était une excellente idée, et c’est vrai pour beaucoup de décisions qu’ils ont prises au début de l’histoire.
Je ne dirais pas que cette expérience a changé ma manière d’écrire en profondeur. En revanche, elle m’a appris à lâcher prise, à faire confiance au processus créatif et à accepter que les meilleures idées ne sont pas toujours celles que l’on avait prévues au départ.

Contrairement aux auteurices de romans policiers à qui on ne demande jamais qui ils ou elles ont assassiné récemment, beaucoup de gens cherchent à déchiffrer les fantasmes voire la vie sexuelle des auteurices de la littérature érotique dans leurs écrits. J’en parlais d’ailleurs avec Julie-Anne de Sée dans son interview qui vient de paraître. Considérant cela, y a-t-il une raison particulière pour avoir nommé ton héroïne Léna, c’est-à-dire ton prénom augmenté d’un n ?

Ce n’est effectivement pas un hasard. Entre Léa et Léna, il n’y a qu’un N de différence. Je dis souvent que ce n’est qu’une lettre… mais qu’en même temps, c’est déjà une autre personne.
Pendant longtemps, toutes les héroïnes de mes nouvelles s’appelaient Léna. C’était une façon de créer un personnage suffisamment proche de moi pour que je puisse écrire avec sincérité, tout en gardant une distance. Je crois que beaucoup d’auteurs commencent ainsi : ils s’appuient sur ce qu’ils connaissent le mieux. Au début, certaines de mes histoires étaient d’ailleurs inspirées d’expériences que j’avais réellement vécues. Non pas parce que je voulais raconter ma vie, mais parce qu’il est plus facile d’inventer quand on part d’un terrain familier.
En revanche, Depuis cette nuit est une œuvre entièrement fictionnelle. À cette période, j’avais déjà envie d’aller beaucoup plus loin dans mon imaginaire. Pourtant, je n’avais pas encore réussi à quitter Léna. C’est elle qui vivait cette histoire, alors même qu’elle n’avait plus grand-chose à voir avec ma propre vie. Peut-être parce qu’elle était devenue une sorte de passerelle entre moi et mes fantasmes d’écrivaine. Elle me permettait de vivre, par procuration, des situations que je n’avais jamais vécues, mais que j’aimais explorer par l’écriture.
Aujourd’hui, je n’écris plus avec ce personnage. J’ai fini par m’en détacher, et je suis heureuse de l’avoir fait. Cela m’a permis de créer des héroïnes qui ont leur propre identité, leur propre voix, leurs propres désirs.
Plus généralement, je crois que les lecteurs cherchent souvent à savoir ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas dans les romans érotiques. La réalité est beaucoup moins binaire. Il y a parfois des émotions, des sensations ou des fragments de vécu qui nourrissent une histoire, mais cela ne signifie pas que les événements racontés ont existé. Comme dans toute littérature, l’imaginaire transforme, mélange, amplifie et invente. C’est précisément là que réside le plaisir d’écrire.

Tu as rédigé pendant ta grossesse le premier jet de ton second roman, Sextuor, paru chez La Musardine au printemps. A la même époque, Macron appelait au « réarmement démographique ». Hasard ou coïncidence ?

Je crois qu’il faut parler de coïncidence... et même d’une très belle coïncidence !J’ai effectivement écrit le premier jet de Sextuor pendant ma grossesse. Ce n’était pas un choix symbolique, c’est simplement la période où ce roman est né. Et, contre toute attente, ma grossesse m’a offert une énergie créatrice assez exceptionnelle. J’étais incroyablement inspirée. Les idées s’enchaînaient avec une fluidité que je n’avais jamais connue auparavant, et j’ai pris énormément de plaisir à écrire ce livre.
Quant au « réarmement démographique », je vais laisser ce débat aux responsables politiques. Moi, je préfère raconter des histoires. Et si mes romans donnent envie de faire davantage l’amour, tant mieux… Pour le reste, chacun est libre d’en faire ce qu’il veut !

D’après ce que j’ai pu lire sur les réseaux dits « sociaux », tu reçois moult retours très positifs de Sextuor. Je profite de l’instant pour ajouter publiquement le mien. Outre les qualités indéniables de ton texte, quelles sont selon toi les explications sociétales de ces retours ? Qu’est-ce que le succès de Sextuor dit de la sexualité des gens ?

Merci beaucoup, ça me touche énormément.
Je crois que Sextuor fonctionne parce qu’au fond, ce n’est pas seulement un roman sur le sexe. C’est un roman sur les relations humaines. On y suit trois couples très différents, avec des personnalités, des histoires et des fragilités qui leur sont propres. Je pense qu’il est assez facile, en tant que lecteur, de se reconnaître dans l’un d’eux, ou au moins dans une partie de leurs questionnements.
À partir d’un postulat très simple, échanger de partenaire pendant vingt-quatre heures, le roman ouvre énormément de portes. Il parle du désir, des fantasmes, de la domination, du candaulisme, de la jalousie, de la confiance, de la trahison, du pardon, mais aussi de l’amitié, de la communication et de la manière dont un couple évolue avec le temps.
J’aime l’idée que le lecteur ne se contente pas de suivre une histoire, mais qu’il se demande : « Et moi, qu’est-ce que je ferais ? Comment je réagirais ? Est-ce que cette situation réveillerait un fantasme, une peur, une envie ? » Je crois que ce sont ces questions qui rendent la lecture vivante.
Peut-être que le succès de Sextuor dit aussi quelque chose de notre époque. Nous parlons beaucoup plus librement de sexualité qu’avant, mais nous manquons encore souvent d’espaces où l’on peut explorer ces sujets sans jugement. La fiction permet justement cela. Elle offre un terrain de jeu où l’on peut tout imaginer, tout questionner, sans avoir à agir dans la réalité.
Si Sextuor donne envie de discuter avec son partenaire, de mieux comprendre ses propres désirs ou simplement de se poser quelques questions, alors j’ai le sentiment que le roman a rempli une partie de sa mission.

Tu as aussi une boutique, Pècheresse Shop ; ça se passe bien, ta vie d’entrepreneuse ?

Oui, et j’avoue que j’adore cette facette de mon métier.
Je suis quelqu’un qui aime créer. Dès qu’une idée me passionne, elle finit souvent par devenir un projet. Je crois que je m’ennuierais assez vite si je me contentais d’écrire des livres, même si c’est évidemment le cœur de mon activité. J’aime construire de nouveaux univers, imaginer de nouvelles façons de partager autour de la sexualité.
L’idée de Pêcheresse Shop mûrissait depuis longtemps. Pendant plusieurs années, j’ai collaboré avec différentes boutiques spécialisées dans le cadre de partenariats. J’ai testé énormément de produits, échangé avec ma communauté, appris ce qui plaisait, ce qui fonctionnait… Et un jour, je me suis dit que j’avais envie d’aller plus loin et de proposer ma propre sélection.
Ce projet, je le porte avec mon compagnon. Il est directeur général de la boutique et gère toute la partie administrative, logistique et financière, tandis que je m’occupe de la communication, de la sélection des produits et de toute l’identité de la marque. C’est un vrai projet de couple, et on prend énormément de plaisir à le faire grandir ensemble.
Aujourd’hui, la boutique fonctionne bien et j’en suis très heureuse. C’est une aventure entrepreneuriale enthousiasmante, pas autant que l’écriture, mais j’adore ! J’espère qu’elle continuera à grandir encore longtemps.

C’est Clarissa Rivière qui a recommandé que tu sois interviewée dans le blog suprême après elle. Quelle a été ta réaction en apprenant cette merveilleuse nouvelle ?

J’ai été très touchée. J’aime beaucoup Clarissa Rivière. Nous nous sommes croisées à plusieurs reprises à La Musardine, ou encore lors du Salon de la littérature érotique, et nous avons également participé ensemble à plusieurs recueils de nouvelles réunissant différentes autrices.
J’ai d’ailleurs un de ses romans dans ma pile à lire. Je dois avouer que je suis toujours frustrée de ne pas avoir autant de temps que je le voudrais pour lire, tant il y a de plumes qui m’attirent. Si son livre attende chez moi, c’est justement parce que j’ai très envie de découvrir son univers.
Alors savoir qu’elle a pensé à moi pour prendre sa suite dans cette interview me fait vraiment plaisir. C’est une belle marque de confiance, et je la remercie sincèrement pour cette recommandation.

Quand tu n’écris pas, quels livres lis-tu ?

Je ne vais sans doute pas être très originale, mais je lis énormément de littérature érotique.
D’abord parce que j’aime profondément ce genre. J’y prends beaucoup de plaisir en tant que lectrice. Mais c’est aussi une façon de nourrir mon travail d’écrivaine. Lire me permet de découvrir d’autres plumes, d’autres façons d’aborder le désir, les personnages ou les relations. C’est une source d’inspiration permanente.
Il y a également quelque chose de plus personnel : la lecture érotique entretient chez moi une forme d’énergie érotique. Elle nourrit mon imaginaire, mon désir d’écrire et me maintient dans cet univers émotionnel sensuel qui m’est précieux lorsque je travaille sur un roman ou une nouvelle.
Je lis aussi beaucoup de bandes dessinées érotiques, un médium que j’apprécie énormément pour sa manière de raconter l’intime autrement.
Et puis, bien sûr, je fais parfois quelques infidélités au genre. J’aime aussi la science-fiction, ainsi que certains romans de littérature générale. Mais, inévitablement, je reviens toujours à la littérature érotique.

Et la romance, dans tout ça ?

Je crois que j’ai toujours eu un pied dans la romance, sans pour autant m’y installer complètement. Si je devais définir ce que j’écris, je parlerais volontiers de romance érotique.
Mes histoires sont presque toujours portées par des relations amoureuses. Depuis cette nuit est d’ailleurs, à mes yeux, une véritable romance érotique. Sextuor s’en éloigne un peu, puisqu’il met davantage l’accent sur les dynamiques de couple, le désir, les fantasmes et les relations humaines, mais l’amour y occupe malgré tout une place centrale.
La romance connaît aujourd’hui un succès extraordinaire en librairie, notamment auprès des jeunes femmes, et je trouve cela formidable. C’est un genre qui a beaucoup évolué. La sexualité y est de plus en plus présente et assumée. On parle désormais de « smut », certaines maisons d’édition indiquent même le niveau de sensualité ou de scènes explicites grâce à des pictogrammes sur les couvertures. Cela montre bien que les lecteurs apprécient aussi cette dimension des histoires.
Là où je me distingue peut-être, c’est que je ne cherche pas à la dissimuler. J’écris pour une maison d’édition spécialisée dans la littérature érotique, et j’assume pleinement que l’érotisme est au cœur de mes romans. Pour moi, il ne vient pas simplement pimenter une histoire d’amour : il raconte quelque chose des personnages, de leurs désirs, de leurs peurs, de leurs contradictions et de leur manière d’aimer.
Finalement, je ne vois pas d’opposition entre romance et littérature érotique. Au contraire, je trouve que ces deux genres se nourrissent très bien l’un de l’autre lorsqu’ils sont au service d’une histoire et de personnages auxquels on croit.
C'était l'interview de Léa Grosson
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