#monanalyse
#monanalyse

Aleksi Barrière, sans retour

Une introduction à l'interview d'Aleksi Barrière ? Mais pourquoi donc ? 😱

#monanalyse
le 4 MAI 2022,

L'interview de Aleksi Barrière (@aleksi_barriere)

Pour en savoir plus :
La Chambre aux echos | Création, Répertoire, Création d’un répertoire

Maître Roger
Maître Roger

Bonjour Aleksi, qui es-tu ? Où vas-tu ?

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

C’est le moment de faire des phrases ? Je suis la somme de mes errements, mais il serait un peu fastidieux d’en dresser ici la liste. Je suppose que nous allons quand même en aborder quelques-uns.

Sur la destination, Kafka est le seul coach de vie qui vaille dans le monde de 2022 : « Passé un certain point il n’y a plus de retour. C’est ce point qu’il faut atteindre. »

Maître Roger
Maître Roger

Quand je l’ai lu (mais j’étais si jeune, au XXe siècle), Kafka ne me semblait pas vraiment savoir où il allait. Tout s’explique enfin 🤷🏻‍♂️

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Au contraire ! Dans le même manuscrit, Kafka écrit : « Il y a un but mais il n’y a pas de chemin; ce que nous appelons le chemin, c’est l’hésitation.» Et il y a des gens qui paient pour être coachés ? (Bon, Kafka avait d’autres problèmes, mais au moins il savait de quoi il parlait.)

Maître Roger
Maître Roger

Kafka comme coach, je n’y aurais pas pensé mais merci pour l’idée, je suis d’ores et déjà certain qu’elle aura un grand succès sur le Twitter grâce à nous.

Continuons donc avec Twitter et ta bio qui précise : « Writer / Stage Director / Translator / Co-Artistic Director de @chambreauxechos ». Quel a été ton parcours pour devenir cet écrivain, metteur en scène, traducteur, co-directeur artistique ?

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Un peu comme tous les gamins, j’écrivais des choses que j’avais envie de lire mais que je ne trouvais pas en bibliothèque. Quand j’ai découvert le théâtre, j’ai appris qu’on pouvait « écrire » en réunissant tous les médiums artistiques existants, alors j’ai voulu faire ça.

Pour être un peu crédible j’ai fait des études, d’abord d’humanités classiques et de philosophie, puis de mise en scène et de scénographie. Et puis des gens ont été d’accord pour travailler avec moi, et/ou pour lire mes textes et me demander d’en écrire. J’avais une haute opinion de moi-même, donc ça ne m’a pas trop surpris, mais rétrospectivement je me demande bien ce qui leur est passé par la tête. Revenons sur leur cas un peu plus tard.

La traduction c’était un accident de l’histoire. J’ai grandi dans une famille plurilingue et donc j’ai beaucoup fait le truchement dans mon enfance, et j’ai pris le pli. Du reste il est probable que tout le reste ait découlé de ça. Que les mêmes choses se disent si différemment dans des langues différentes, je n’en revenais pas et j’en écrivais des poèmes. De là est venu aussi un goût de la confrontation des cultures, des idées, des disciplines, un goût pour le fait de faire entendre des voix différentes, et un goût pour la position d’intermédiaire aussi, qui force l’humilité, et rappelle constamment la responsabilité qu’a tout passeur.

J’ai eu la chance d’être entouré de personnes qui concevaient qu’on puisse en faire un métier, et même plusieurs métiers. En mise en scène, j’ai eu de précieux maîtres qui m’ont formé et qui ont soutenu mes efforts, en particulier les metteurs en scène Sarah Méadeb et Peter Sellars.

Maître Roger
Maître Roger

Quel premier texte de ton blog, ou d’ailleurs, les millions de lecteurs du blog suprême doivent-ils lire pour faire ta connaissance ?

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Je surnomme ce blog (aleksibarriere.org) « la déchèterie » : j’y ai mis tout un tas de choses parce qu’on m’a dit que c’était dommage de les laisser dans un tiroir ou au fin fond d’une revue ou encore d’un post Facebook disparu dans le flux – il y a donc à boire et à manger. Il y a des billets d’humeur un peu fâchés, des textes un peu moins fâchés (quoique) sur le théâtre et la musique, des tentatives de poèmes et de traductions…

Sur vos millions de lecteurs, quelques-uns trouveront peut-être quelque chose qui les intéresse, statistiquement. S’il s’agit de faire connaissance, on pourrait simplement partir en promenade : « L’Ascension de la rue de Crimée » est peut-être le seul texte là-dedans qui soit écrit à la première personne. En règle générale, je préfère disparaître derrière l’ouvrage – mais bon c’est une interview, jouons donc le jeu de l’incarnation personnelle.

Maître Roger
Maître Roger

Voilà, c’est une interview, suprême qui mieux est. Pour parler de toi, un peu quand même. En toute bienveillance, ce qui nous évitera d’évoquer toute prévision utile sur l’affaire mystérieuse de la métaphore des supermarchés, des hommes et des frigos.

Mais donc, six ans après ce texte incarné, diras-tu encore n’avoir rien appris des mutations de ce monde qui est toujours le même ? Quel monde, d’ailleurs ?

L’ASCENSION DE LA RUE DE CRIMÉE (épopée de moins de trente ans)
C’est un quart d’heure qui a duré un siècle donc une vie au moins...
aleksibarriere.org

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Je crois que nous allons trouver le rythme juste, celui où en parlant de moi je réduis ce moi à un nexus, à un point de jonction de plusieurs choses et personnes. Histoire d’être sincère sans se prendre trop au sérieux, même en utilisant des mots latins.

D’ailleurs je n’ai sans doute pas appris grand-chose depuis ce texte, écrit au moment de Nuit Debout au printemps 2016. Malgré les tentatives multiples qu’il y a eu alors et depuis de nous faire vivre, collectivement, l’Interruption du même attendue, ce que Walter Benjamin appelle « le véritable état d’exception », qui se distinguerait donc de l’état d’exception permanent que nous vivons. Lequel est plein de mutations et de métamorphoses qui ne changent pas grand-chose, alors même qu’elles annoncent un effondrement sans cesse retardé.

Et six ans plus tard, les tours HLM ressemblent toujours à des frigos, et les platanes ont toujours cette odeur étrange de brûlé. C’est en tout cas le monde tel que je le connais.

Maître Roger
Maître Roger

Ta référence à Walter Benjamin me conduit, immanquablement, à rappeler la merveilleuse interview de @RaouxNathalie par moi-même.

Nathalie Raoux, de Walter à Wo
à lire aussi...
Deux W rythment sa vie depuis des mois, Walter Benjamin et Wolfgang Hamburger dit Wo, et nous suivons leurs traces avec elle

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Une sommité !

Maître Roger
Maître Roger

Ton interview dans le blog suprême a été recommandée par @cle_mao_takacs : quels ont été tes sentiments quand tu as appris cette merveilleuse nouvelle ?

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Je ne pouvais pas être plus mal disposé ! Ce « jeu de l’incarnation personnelle » que j’évoquais me rebute toujours, et en ce moment plus que jamais, au vu de ses effets délétères sur le débat politique, et chez les artistes il sert rarement leur propos.

Mais j’aime bien le ton du blogueur suprême, et je me suis dit qu’il serait réceptif à la tendresse de ma misanthropie.

Maître Roger
Maître Roger

Nous étions nés tous deux pour créer cette interview, étant moi-même toute tendresse philanthrope (mais sans excès) #monanalyse

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

J’attendais, face à la misanthropie tendre, au moins une philanthropie rugueuse ! Comme chez Augustin, « l’amour rude ». Ça aurait du panache, mais sans doute serons-nous d’accord pour nous méfier de l’acharnement à sauver les autres d’eux-mêmes, à les corriger pour leur propre bien. Je comprends mal la jouissance des maîtres et contremaîtres. Encore un phénomène à côté duquel je serai passé.

Rapport à ma disposition à cet entretien : les seuls maîtres que je trouve enviables, ce sont les Maîtres anonymes du Moyen-Âge et de la Renaissance. Disparaître derrière un petit morceau de bois peint ou une enluminure, et n’être plus désigné par ses spectateurs que comme « le Maître aux mains volubiles » ou « le Maître des anges rebelles ». Quelle classe. Mais il faut travailler pour ça.

Maître Roger
Maître Roger

Revenons à Clément et toi : comment vous êtes-vous rencontrés, et comment est née « La Chambre aux Échos » ?

Clément Mao-Takacs, musique, arts et plaisirs
à lire aussi...
Musicien, chef d'orchestre, compositeur, créateur du Secession Orchestra, bavarde longuement avec Maître Roger, blogueur suprême

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Comme la plupart des compagnies, « La Chambre aux Échos » est née de la volonté d’artistes de se donner les moyens de faire des projets que personne ne leur demandait de faire.

J’ai rencontré Clément Mao-Takacs en 2009 par des accointances communes. Nous voulions tous les deux faire des spectacles qui réunissent les moyens du théâtre et de la musique, et nous nous sommes entendus sur le fait que nous voulions de vraies collaborations, construites ensemble au plateau, pas un de ces dialogues de sourds où le metteur en scène et le chef d’orchestre d’un opéra travaillent en parallèle et ne se parlent que quand ils se dérangent (et encore, ils ne tirent aucun profit artistique du fait d’être dérangés). Quand on a un musicien aussi sensible aux dramaturgies, aux textes, aux présences scéniques et aux images que Clément, c’est un beau gâchis de le cantonner en répétitions au rôle de métronome humain et de se priver de tout ce qu’il a à apporter. En plus d’être un merveilleux directeur d’acteurs / chanteurs, il est force de proposition, et m’a aussi fait découvrir beaucoup d’œuvres qui sont devenues des spectacles.

Nous avons donc créé une compagnie pour ça, et étrangement il semblerait que ce soit la seule qui soit dirigée ensemble et à égalité par un metteur en scène et un chef d’orchestre. Je ne comprends pas que la nécessité d’inscrire la collaboration interdisciplinaire dans les structures même de production soit encore une telle exception.

C’est là encore un effet délétère de l’obsession de l’incarnation personnelle : comme le reste de la société, le milieu artistique et celui de l’opéra en particulier ne raisonne qu’en termes de figures et de têtes d’affiche, plutôt que de valoriser des équipes et des projets. C’est pourtant notre responsabilité d’artistes de travailler ces représentations, en laboratoire que nous sommes pour le reste de la société.

Maître Roger
Maître Roger

Clément a dit de toi que tu es « un artiste passionnant à interviewer » : j’ai un peu envie de répondre « prouve-le ! » Certes je conviens que c’est une approche quelque peu feignasse… mais tentante, non ? Alors, Aleksi : comment vas-tu t’y prendre pour passionner les millions de lecteurs du blog suprême ?

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Il y a là deux demandes différentes : lucidement, Clément a promis que je serais « passionnant à interviewer », pas que je serais passionnant à lire. Je pense infiniment plus passionnantes et instructives, par exemple, les enquêtes du Monde diplomatique. Allez, arrêtez de scroller, soutenez la presse écrite !

Maître Roger
Maître Roger

[insertion ici d’un lien sponsorisé vers le Monde diplomatique]

Le Monde diplomatique - Mensuel critique d\'informations et d\'analyses
Mensuel critique d’informations et d’analyses
www.monde-diplomatique.fr

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Allez, pourquoi pas ? Si Marx avait pu bénéficier de liens sponsorisés, il aurait peut-être eu les moyens de finir « Le Capital » plutôt que de pondre des articles de commande.

Tout mon soutien va aux journalistes et aux enseignants qui, comme et souvent mieux que les artistes, essaient de construire du sens avec des moyens limités ! (Sauf aux journalistes culturels ignorants à la fois du journalisme et de la culture. <3)

Maître Roger
Maître Roger

Quels sont tes projets en cours dont tu peux nous parler ?

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Je viens de publier une traduction d’une nouvelle de Jack London, « To Build a Fire », sous le titre « Monter un feu », aux éditions L’extrême contemporain, une nouvelle maison dédiée aux liens entre littérature et philosophie, dont c’est un des ouvrages inauguraux.

Monter un feu
Jack London, traduction d'Aleksi Barrière

London déploie une superbe réflexion sur l’individualisme, face à la nature et face à la société, et sur la nécessité de « ne jamais voyager seul ». C’est aussi une réflexion sur l’acte d’écrire, parce que London a publié deux versions de la nouvelle (l’une optimiste, l’autre pessimiste, disons), que nous avons réunies dans ce petit livre. Je le recommande à tous ceux qui voudraient redécouvrir un London souvent réduit à un statut d’auteur jeunesse, à tous les amateurs des questions de traduction, et puis à tous ceux qui veulent affronter nos mythologies de l’aventure et du succès. En fait je le recommande à tout le monde. Ça coûte 10 euros.

Maître Roger
Maître Roger

[insertion ici d’un lien sponsorisé vers ladite traduction]

Jack London c’est bien celui de « L’Appel de la forêt » qui m’avait tant barbé avant même que je n’ai vu pousser le premier poil de ladite barbe ?

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Mauvais esprit ! Je crois aux secondes chances, et pourquoi ne pas en donner une à London, qui mérite la sienne autant que tous ceux qui comme lui ont fait de la prison, littéralement et métaphoriquement. Si j’en étais resté à ma lecture de son « Croc Blanc » à dix ans, je me serais sans doute privé de merveilles comme « Martin Eden », qui est à la fois la chronique de vie d’un transfuge de classe et l’autocritique d’un parvenu, ou du « Talon de fer », ce récit d’anticipation qui a prédit la puissance écrasante des trusts et des conglomérats.

Martin Eden
Jack London, traduction de Philippe Jaworski

Et puis il y a, bien sûr, « Monter un feu », plus court et plus abordable, et puis c’est un très beau livre à offrir à vos proches ou à emmener en vacances. 10 euros. Éditions L’extrême contemporain. Dans toutes les bonnes librairies en stock ou sur commande.

Maître Roger
Maître Roger

C’est bien noté, je pense que les millions de lectrices et lecteurs du blog suprême ne manqueront pas de se précipiter chez leur trafiquant habituel de livres.

Monter un feu
Jack London, traduction d'Aleksi Barrière

Et pour revenir à tes projets, que peux-tu encore nous dire ?

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Plusieurs projets sont en préparation avec La Chambre aux échos, même si comme tous les acteurs indépendants de la culture, nous essuyons l’impact des reports et annulations entraînés par le Covid et de la fragilisation de l’économie culturelle qu’elle a entraînée.

Un projet cinématographique à partir d’Egmont de Beethoven est en post-production, notre premier film musical, qui interroge les moments pré-insurrectionnels. Et, à la rentrée, une création appelée Between que nous préparons depuis plusieurs années, à l’Opéra national de Finlande, un opéra-collage multimédia conçu en collaboration avec trois compositeurs, dont le point de départ est le poème The Hollow Men de T.S. Eliot, qui est le manifeste d’une génération perdue entre la mort du vieux monde et la naissance d’un monde nouveau – c’est très « monde d’après », une défaite du sens et une fête des sens, voluptueusement sensorielle !

Ce sont deux projets emblématiques de l’interdisciplinarité que nous pratiquons – selon la devise que la rencontre des arts est avant tout la rencontre des artistes –, et qui font la part belle à deux aspects importants de mon travail, l’écriture et la vidéo, dans leur interaction avec la musique, l’espace et la lumière.

Maître Roger
Maître Roger

J’ai déjà prévu de me rendre en Finlande à la suite de l’interview de @cle_mao_takacs, voilà qui achève de me convaincre.

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

La Finlande, enclavée entre le monde slave et le monde scandinave, est le lieu idéal pour travailler l’entre-deux et le clair-obscur. Encore faut-il être prêt à en apprécier la forme gustative ultime : la réglisse salée (salmiakki).

Maître Roger
Maître Roger

Je connais, je suis allé deux fois en Finlande dans ma vie. Pour raisons professionnelles. Votre spectacle sera donc mon troisième voyage en Finlande, et le premier pour raisons personnelles.

À ton tour, qui recommandes-tu pour une prochaine interview dans le blog suprême ? (un seul @ autorisé, je serai évidemment intraitable, comme toujours)

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

S’il est disposé à se prêter à l’exercice, mon éditeur à L’extrême contemporain, Alphonse Clarou (@contemporain_l), aurait beaucoup de choses à dire. Entre cette aventure éditoriale, la création d’une librairie passage Molière à Paris, et sa propre actualité d’auteur, il vit un printemps haletant, au service de la pensée et de la littérature ! Mais il est encore plus laconique sur les réseaux sociaux que moi.

Maître Roger
Maître Roger

Qu’il en soit ainsi 🙏🏻

(Et tu noteras que si je recrute mes interviewés sur Twitter, ce qui m’intéresse en priorité c’est ce que nous écrivons ensemble et non l’éventuel bavardage sur le réseau dit « social »)

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Et c’est bien plus réjouissant que les monologues enchevêtrés qui passent pour des discussions !

Maître Roger
Maître Roger

Oui, continuons donc de nous enchevêtrer…

Depuis que tu connais Maître Roger, comment ta vie a-t-elle changé ?

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Une sensation diffuse de légèreté imprègne maintenant mon quotidien. Mais c’est peut-être simplement le printemps, et la possibilité qu’une guerre nucléaire nous achève avant que nous ayons à subir les conséquences les plus cataclysmiques du changement climatique.

Maître Roger
Maître Roger

Cette sensation que tu rapportes est plutôt commune à mon contact, chez mes interviewé•e•s, et ce en toute saison. Aucun lien avec la guerre nucléaire ou le changement climatique, donc, je pense.

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Je crains que ce ne soit un hasard, ô Maître non-anonyme. J’ai découvert pendant le printemps du premier confinement ce très beau haïku d’un autre maître désigné par son seul prénom, le poète du 19e siècle Issa, qui convient toujours et encore :

« Un monde / qui souffre / sous un manteau de fleurs. »

Maître Roger
Maître Roger

Tu n’ignores pas que la publication de ton interview dans le blog suprême va radicalement changer ta vie, entre autres manifestations miraculeuses les femmes seront nues dans la rue et se jetteront sur toi. Comment te prépares-tu à cette nouvelle vie ?

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

On m’a déjà promis cela quand j’ai débuté en tant que metteur en scène, mais j’ai appris par la suite que c’était faux et que les metteurs en scène réputés « charmeurs de ces dames » étaient en fait des harceleurs en série (heureusement, cette omerta commence à prendre fin d’ailleurs). Je suis donc tout à fait préparé à être, une nouvelle fois, déçu.

Maître Roger
Maître Roger

Tssssss ! Homme de peu de foi, les bienfaits de l’interview suprême sont pourtant prouvés ! Aie confiance 😳

[insérer ici le gif du serpent dans le Livre de la jungle]

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Mauvais esprit moi aussi, j’y insiste : Changer ma vie, dis-tu ? La formule « Changer la vie », depuis qu’elle a été rétrogradée de programme d’Arthur Rimbaud à slogan de François Mitterrand, a perdu, avec le recul historique, un peu de sa superbe. Ce n’est pas la peine de promettre la socialisation des ressources si c’est pour finir avec un tournant de la rigueur.

Propose donc plutôt un brimborion de planification écologique, ça suffit amplement à ma génération, qui a revu ses ambitions à la baisse ! (Le « véritable état d’urgence » viendra sans doute avec la génération suivante, je les aime déjà beaucoup.)

Maître Roger
Maître Roger

Ah oui, c’est important l’écologie, tu n’as pas tort.

Et en attendant, où souhaites-tu dîner avec Maître Roger quand les manifestations miraculeuses de ta nouvelle vie seront devenues ton quotidien ?

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Je connais le couscous de Paris avec le meilleur rapport qualité / prix, mais je n’en divulguerai pas ici l’adresse de peur de ne plus jamais y avoir de table.

Maître Roger
Maître Roger

Mes DM te restent ouverts pour partager l’adresse et surtout la date de notre repas.

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Que ces considérations n’empêchent pas les lecteurs de faire leurs propres recommandations de couscous à prix modique. Mes propres DM ne sont ouverts aux inconnus qu’à cet effet.

Maître Roger
Maître Roger

Qu’il en soit ainsi, comme je dis toujours.

Hormis les questions inspirantes de Maître Roger et aussi l’interview de @cle_mao_takacs, qu’as-tu lu de particulièrement marquant ces derniers jours ?

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Un portrait de la poétesse et théoricienne chicana Gloria E. Anzaldúa dans la revue Ballast, ça m’a donné envie de lire plus, de découvrir la complexité de la pensée des frontières et des métissages qui est si riche dans le monde latino-américain, et que je n’ai qu’effleurée pour l’instant, dans mon travail avec la compositrice mexicaine Diana Syrse qui m’a fait lire Alejo Carpentier.

BALLAST | Tenir tête, fédérer, amorcer
Revue papier & numérique — « Tenir tête, fédérer, amorcer »
www.revue-ballast.fr

Sinon, les « Remarques sur les couleurs », un des derniers textes de Ludwig Wittgenstein, où il s’interroge sur les différences entre ce que recouvrent les mots désignant les couleurs dans des langues différentes, et l’objectivité discutable de la réalité qu’ils désignent – ayant un double faible pour les langues et pour les couleurs, j’ai passé un moment heureux, et il est en outre assez émouvant de suivre le travail de cet esprit qui n’a eu de cesse de se récuser lui-même pour penser plus loin et plus juste.

Maître Roger
Maître Roger

Je fais miennes tes lectures.

Quelle musique as-tu écoutée pour répondre à cette interview ?

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Mon ami le metteur en scène – et désormais organiste débutant – Laurent Prost-Deschryver est de passage chez moi, et il en train de répéter une toccata de Bach sur mon piano numérique. Sentir les efforts d’un être qui entreprend de s’emparer note à note de cette architecture musicale aussi élégante qu’implacable, de la faire sienne comme s’il construisait une cathédrale à mains nues, est un remède absolu contre le cynisme.

Dans l’attention de l’âme que nous arrache Bach, l’athée que je suis peut commencer d’apercevoir ce que pouvait vouloir dire Simone Weil dans des déclarations du style : « Dans la beauté du monde la nécessité brute devient objet d’amour. »

La Chambre aux échos a consacré à Simone Weil un spectacle que nous jouons depuis huit ans et qui essaie de toucher à cela, à l’état de disponibilité au monde que l’on peut atteindre à travers l’activité de l’écoute, dans quoi la musique est un entraînement et un exercice, un « athlétisme affectif » comme dirait Antonin Artaud, et le prologue nécessaire à l’empathie et à l’action.

Artaud, Weil, Bach, quand même, on ne les a pas mérités.

Maître Roger
Maître Roger

Il me semble que ce n’est pas ici, en le blog suprême, la première évocation de la preuve irréfutable de l’existence de Dieu par la grâce de la musique de Bach.

Bon je ne m’attendais pas à la compagnie d’Artaud et Weil en la circonstance, mais que bienvenues soient toutes ces gens ! Dommage de ne pas pouvoir partager le couscous tous ensemble, d’ailleurs.

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Je parlais de la musique comme effort sensuel de l’attention, comme tentative matérielle de résonance avec le monde — je laisse à d’autres la métaphysique. Cioran a en effet dit cette chose sur Bach et la preuve de l’existence de Dieu ; il était un peu béat devant la musique en général et disait aussi des choses du genre « Tout ce qui me travaille, j’aurais pu le traduire si l’opprobre de n’être pas musicien m’avait été épargné. » Outre le fait que Cioran ne se soit guère distingué, malgré tout son amour de la musique, ni par l’empathie ni par l’action, les gens comme lui ne parlent pas de la musique réelle, ils font porter à la musique la responsabilité d’incarner ce qui est au-delà du langage, leurs fantasmes d’universalité retrouvée, leur petit Éden. Je ne crois pas qu’ils écoutent beaucoup. Et ils ne dansent pas davantage.

De fait, je ne me porterais pas volontaire pour partager un couscous avec Cioran (ou Augustin d’ailleurs). Peut-on prendre au sérieux un philosophe qui a dit hautainement des Français : « ils sont devenus Français de la cuisine et du bistrot » ? Alors que les amants sincères de la musique et du théâtre…

Bach était un gros mangeur et buvait deux litres de bière par jour. Simone Weil a vécu dans la sensorialité contemplatrice autant que dans la pratique, se vouant non seulement aux idées mais aussi à leurs effets concrets, et Artaud célébrait un « appétit de la vie » qu’il appelait la cruauté. Même s’ils s’intéressaient tous deux certes davantage à la faim qu’à la nourriture, on peut rêver qu’ils aient dégusté un couscous, dans le Maghreb ou à Marseille qu’ils ont eue en commun. J’aurais bien aimé être là. Il y a heureusement d’autres camarades, qui nous consolent du triste fait que, comme dit Simone Weil, l’homme n’est pas « capable de se nourrir de lumière », et des conséquences désastreuses qui en découlent.

Maître Roger
Maître Roger

Bon bon bon… je n’imaginais pas qu’on rhabillerai pour l’hiver (nucléaire) ce pauvre Cioran pendant ton interview mais soit.

Quelle image choisis-tu pour illustrer ton interview dans le blog suprême et pourquoi ce choix ?

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Une photo de répétition du spectacle Between, pendant un workshop en 2019. L’acteur Thomas Kellner et la soprano Tuuli Lindeberg se font face, de part et d’autre du mur du visible. Ce n’est pas une image d’un spectacle terminé, et elle est prise depuis le plateau et non depuis le public, elle m’évoque donc le processus, la recherche, la tentative – pour moi qui n’ai pas eu de spectacle depuis huit mois à cause des reports, à la fois la nostalgie du travail dans le théâtre et l’espoir qu’il reprenne bientôt avec ce spectacle en particulier.

Elle contient aussi des êtres chers, y compris, invisible, mon co-scénographe et créateur lumières Étienne Exbrayat qui a commis cette image avec moi. Il n’est pas non plus anodin que ce soit une image de séparation, de la difficulté à se rencontrer et à se toucher, qui est un sujet depuis deux ans pour tout le monde et un des sujets que j’aborde le plus dans mon travail. Parfois c’est la langue, parfois ce sont les disciplines qui font à la fois obstacle et lien, qui disent l’incommunicabilité et le miracle que parfois nous réussissions quand même à nous comprendre. Ici c’est plus sombre, c’est l’appel de l’abîme, une tentation mortifère de « passer de l’autre côté ». Je pense avec beaucoup d’impuissance, depuis le début de la pandémie, à la solitude et à la désolation de certains êtres, auxquels l’art doit essayer de s’adresser.

(Je devrais préciser, d’ailleurs, que cette photo a été prise ou plutôt volée par une personne dont le regard compte : le compositeur serbe Djuro Zivkovic, dont une pièce était jouée sur la même scène, et avec qui j’ai travaillé par ailleurs. Un amoureux de la mystique byzantine et des icônes, dont il est héritier direct.)

Maître Roger
Maître Roger

Et ce tweet évoquant Kaija Saariaho, dans tout ça ?

Aleksi Barrière
Aleksi Barrière

Le « jeu de l’incarnation personnelle » dans toute sa splendeur – ça peut aller à la suite de ma précédente complainte à ce sujet. Cette année, Kaija s’est vu décerner une Victoire de la musique classique pour son opéra Innocence, dont j’étais co-librettiste.

Elle a fait le choix de se prêter à ce jeu médiatique, malgré sa réticence vis-à-vis de ce genre d’émissions, et d’enregistrer un message de remerciements dans lequel elle exprime, entre autres, son inquiétude de voir le monde de la musique s’enfoncer toujours plus dans la marchandisation. Ce message vidéo a été diffusé lors de la cérémonie dans une version caviardée sans sommation de son contenu polémique. Le présentateur n’a pas non plus ressenti le besoin de citer les autres artistes créateurs qui ont contribué à la fabrication de cet opéra, qui était un processus collectif, ni même d’évoquer de quoi il parle : encore une fois, les notions de projet et d’équipe s’avèrent non-solubles dans le formatage commercial qui ne comprend l’art que sous la forme de vedettes.

On le savait déjà, mais qu’ils aillent jusqu’à censurer leur lauréate qui met le doigt dessus, quel aveu d’indigence ! Quoi qu’il en soit, je suis heureux de travailler avec des compositeurs qui sont en rupture avec le culte de l’Auteur génial, et qui ont le goût du collectif et des difficultés qu’il implique – Kaija en est un exemple, ainsi que dans les jeunes générations Juha T. Koskinen et Diana Syrse avec qui nous avons créé des spectacles récemment.

 

C'était l'interview de Aleksi Barrière (@aleksi_barriere)

Pour en savoir plus :
La Chambre aux echos | Création, Répertoire, Création d’un répertoire

 

avant...

Anaïs Meunier, podcasteuse
Productrice de podcasts et ex-bibliothécaire ayant d'excellente fréquentations approuvée par le blogueur suprême en personne

après...

Suivons Émilie sur les traces de Debussy
Émilie de Fautereau Vassel s'est gentiment interrompue sur les traces de Debussy, et de moult autres musiques, et de la poésie aussi
© Maître Roger 1999-2022
à propos de #monanalyse | mentions légales