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En lisant « La Fracture »

La jeunesse de l'après confinement est-elle si fracturée dans ses opinions, ses valeurs, par rapport à ses aînés ? Et comment ces différences ont évolué à travers les générations ? Une enquête menée pour les éditions Les Arènes reproduit des questions posées aux "jeunes" pendant cinq décennies, depuis 1957...

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le 24 JANVIER 2022,

« La Fracture », un livre de Frédéric Dabi avec Stewart Chau, aux éditions @les_arenes.

À l’heure où la jeunesse inscrite sur les listes électorales vient de se distinguer avec un engouement pour l’appli Elyze, il était plus que temps d’enfin lire ce bouquin qui n’avait procrastiné que trop longtemps dans ma pile à lire : « La Fracture » qui décrit, justement, cet âge ingrat, celui où l’on a 20 ans et un peu plus et son avenir devant soi.

Elyze, le Tinder de la présidentielle, et la gestion des données personnelles politiques
L’application a déjà été téléchargée plus d’un million de fois. Elyze propose aux internautes de trouver le candidat qui leur convient le mieux.
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Que n’a-t-on pas dit sur cette génération qui a eu 20 ans en 2020, à commencer par Emmanuel Macron soi-même qui a brillamment analysé la situation, montrant une capacité cognitive qui ne nous échappe au commun des mortels : « c’est dur d’avoir 20 ans en 2020 ».

Bon, en honnête boomer, je dois confesser que c’était aussi assez dur d’avoir 50 ans, et d’après une enquête auprès de Môman, pas terrible non plus d’avoir 80 ans. Mais ni chipotons pas : quand on a tant d’avenir devant soi et que le temps s’arrête, ça mérite que l’on s’y penche un peu.

Et ce serait donc sur une « fracture », carrément, que l’on se penchera avec le livre éponyme.

Au passage, je découvre qu’une enquête similaire sur les opinions de nos amis les djeunz chers à @MotsSurannes à celle qui a été menée pour rédiger ce livre avait été produite, avec les mêmes questions, en 1957, puis environ tous les 10 ans jusqu’en 1999. Ça m’avait échappé, pardon aux organisateurs.

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À ce stade de la note de lecture, il est nécessaire d’avertir les lecteurs du blog suprême : ne lisez pas « La Fracture » si vous avez développé une allergie à la chose sondagière. Ce livre ne parle que de ça, avec moult tableaux et analyse d’écarts entre des pourcentages entre catégories de gens ou entre générations de djeunz. Il ne manque (hélas) que quelques mappings pour que le cauchemar des allergiques aux sondages soit complet.

Cet avertissement étant donné, qu’en est-il des souffrances de la jeunesse sondée de 2020 en comparaison de la génération précédente de 1999 ?

Elle n’est pas heureuse (bouh… avec -27 points de jeunes heureux par rapport à 1957, comme quoi il valait grandir pendant la guerre qu’après le 11 Septembre), elle est malchanceuse (ouin… mais NB : ce sont surtout ceux qui « ne savent pas » s’ils ont de la chance qui augmentent, °21 points depuis 1999, donc il reste de l’espoir) et elle n’a pas d’idéaux (-40 points entre 1957 et 2020… mais la faute à qui, au fait ?)

Ce n’est pas que je ne prends pas totalement au sérieux cette jeune génération, j’en ai d’ailleurs un brillant spécimen à charge donc je sais même de quoi je parle, et je vais donc faire mon boomer : mais dites donc, les djeunz, vous ne seriez pas un tantinet en contradiction avec vous-mêmes ? Voire des adeptes du en-même-temps malgré vous ?

Non parce que si on dresse le portrait de vous les jeunes en 2020, ça donne que l’égalité est plus importante que la liberté (dès le premier item, vous êtes déjà agaçants), que vous êtes sensibles aux injustices (ethnies, genre…) et attachés à la liberté de religion, de croyance (liberté moins importante que l’égalité, je rappelle), que vous vous défiez des politiques (il n’y a plus de rebellitude), mais que vous êtes plus tentés par le discours radical que les vieux (ouf, les basiques sont respectés : « si t’es pas révolutionnaire à 20 ans… », comme me disait ma grand-mère communiste fière que j’affichasse un trotskisme bon teint).

D’ailleurs, en parlant de radicalité, vous les jeunes de 2020 doutez plus souvent du modèle démocratique et de l’acte de vote que ne le faisaient vos prédécesseurs dans la carrière (dont moi), alors je vous le demande, djeunz : on fait comment pour les élections ?

Et puis vous êtes plus souvent anti-État (mais vous avez quand même passé votre vie à l’école, puis à la fac et autres études post-bac pour nombre de moins jeunes parmi les jeunes).

Et enfin vous êtes, selon les auteurs de l’enquête, « pro-entreprise » (attention, ça ne va pas être simple pour l’égalité qui est plus importante que la liberté, cf. supra), et vous vous engagez pour le climat (ça c’est une bonne idée, je vous soutiens depuis mon métro dans ma banlieue et mon vélo quand je suis dans mon territoire).

Pour les chiffres précis, reportez-vous au bouquin, c’est instructif, surtout pour l’analyse dans le temps long (comme on dit).

On se marre, aussi, quant à la lucidité des sondés : par exemple avec cette question fleuve, « pensez-vous que les gens comme vous peuvent avoir une influence sur les destinées de la France ou au contraire avez-vous le sentiment d’être entièrement à la merci des événements ? » Alors quand même c’est beau d’être jeune, au point de pouvoir répondre à cette question. Je salue l’exploit. Mais je me marre aussi : posée en 2021, ils sont 34% à penser qu’ils peuvent avoir une influence…, à comparer aux 32% qui répondaient de même en 1968, quelques semaines avant les événements que l’on sait, à l’heure même où le journal vespéral de référence titrait « Quand la France s’ennuie ». Comme quoi tout le monde peut se tromper ou se sous-estimer #monanalyse

Quand la France s\'ennuie...
Le Monde.fr - archive du 15 mars 1968
www.lemonde.fr

À quelques semaines des élections, je ne doute pas que les États-Majors des campagnes lisent fébrilement ce en quoi croit la jeunesse d’aujourd’hui, par exemple pour « améliorer [son] avenir » : les partis politiques arrivent bons derniers (28%), dépassés largement par les chefs d’entreprises (56%), les élus locaux (60%, donc Anne Hidalgo ne doit pas être aussi méprisée que cela, ELLE A SES CHANCES), les scientifiques (70%) et, surtout, affirme le djeunz, « ma famille ou moi-même ».

Dites donc, les gamins, vous ne seriez pas un poil individualistes ? (Le premier qui me répond « OK boomer » sera unfollowé).

Et en parlant de politique politicienne, rions un peu avec cette jeunesse mouvante dans le temps qui, en 1981 votait d’abord à 24% pour Georges Marchais, en 2002 à 20% pour Le Pen (alors que Mamère, Chirac, Jospin et Besancenot se situaient tous vers 11-12%), en 2007 votait à 31% pour Ségolène Royal (Sarkozy à 24%), tout ça pour finir par voter comme tout le monde en 2012 et puis pour Mélenchon à 29% en 2017 (ma grand-mère communiste aurait été fière de vous, les p’tit jeunes).

Et puisqu’il n’y a que ça qui nous intéresse dans les sondages, finalement, le petit côté boule de cristal, l’auto-positionnement de la folle jeunesse à 40 ans d’intervalle m’effraie un peu, sachez-le :

1981 : 36% s’auto-situent à gauche, 33% au centre, 11% à droite.

2021 : 21% à gauche, 28% au centre, 25% à droite 😱

NON MAIS DEPUIS QUAND LES JEUNES SONT DE DROITE ? (Notons bien toutefois que c’est plutôt cohérent avec le côté pro-entreprise vu au début du bouquin)

Qu’on soit jeune et révolutionnaire, soit, mais vu comme on devient de droite en vieillissant (j’en sais quelque chose, ma grand-mère n’aurait pas été très fière de me savoir voter Macron au premier tour en 2017), ça serait quand même mieux de commencer globalement le plus à gauche possible, ce me semble.

Bref, malgré ses défauts et même si vous présentez une allergie aux sondages (surtout à haute dose), lisez « La Fracture » qui vous explique à sa manière comment on est jeune à travers les temps, avant de vieillir, forcément mal. Et peut-être même trouverez-vous matière à mieux comprendre les post-ados que vous nourrissez dans vos foyers, ce dont ladite jeunesse, toute fracturée qu'elle se trouve, ne se plaint pas toujours.

 

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